Ce texte est une satire n'ayant aucune prétention à la vérité. Il n'a pas vocation à informer mais à porter sur le monde du livre un regard moins triste et convenu qu'à l'accoutumée.
« Il y a trop de petits éditeurs. Ils encombrent les rayonnages des librairies », déclarait M. Francis Esménard dans une interview à Paris Match (excusez du peu) du 23 mars 2006. Venant du directeur du 5e groupe d’édition français (en gros, le plus petit des gros), du petit-fils de l’illustre Albin Michel, de celui qui a donné au monde les proses limpides (voire carrément translucides) de Bernard Weber ou d’Amélie Nothomb, l’alerte est à prendre au sérieux : vision d’horreur que ces milliers d’ouvrages de La Fabrique paralysant les rayons de sciences humaines, sans parler de FNAC croulant sous le poids des poésies de L’Escampette ou des fictions de Tristram… Aux armes, amis du livre : des armées de typographes voyants grands, d’imprimeurs trop gourmands, d’auteurs en rupture de ban, viennent jusque dans vos librairies engorger vos réserves et offices ! Jetez sur le pavé le Rmiste distingué osant faire carillonner votre belle porte vitrée.On le reconnaît facilement : attendant le bon moment en battant le pavé (comme s’ils n’aimaient les librairies que désertes), il s’approche de vous en fourbe (l’air de rien, regardant quelques livres qu’ils ne souhaitent en rien acheter) pour mieux vous mettre sous le nez de délicieux petits ouvrages imprimés sur vergé (papier magique que M. Hubert Nyssen semble avoir définitivement estampillé « artisan »). Et vive Arnaud Nourry (président d’Hachette Livre, le gros des gros cette fois) qui, dans le Libération du jeudi 7 septembre 2006, se dit prêt à régler leur compte à tous ces insolents : « On sait, au demeurant, que l'augmentation des titres vient plutôt des moyennes et petites maisons d'édition. À terme, le mouvement engendrera probablement un retour de balancier. » Ils sont prévenus les bougres et espérons pour eux qu’ils retiennent cette simple leçon : la taille compte ! Ta, ta, ta, je vous entends déjà : pourquoi ne pas parler de « bons », de « mauvais » ou de « faux » livres et poser avant tout des problèmes esthétiques ? Parce que, soyons sérieux mes frères, le livre est une économie faite de « petits », « gros » et « moyens » éditeurs qui forment une délicate organisation sur lesquels les propos de messieurs Noury et Esménard font enfin la lumière : le « système vache-bouse-mouche ». - La vache : plus grosse composante de l’édifice, elle se distingue avant tout par son rythme de production (le recours à des outils industriels, comme la trayeuse automatique, lui étant un soulagement), ses complexes relations avec son environnement (l’absorption de sa pâture se faisant selon quatre phases successives : déjeuner et simple mastication, envoi massif de bactéries ou « prise de participation », digestion à proprement parler et enfin complète dilution ou « filialisation ») et sa capacité à constituer (lorsque trop vieille pour opérer dans notre économie moderne) un simple tas de viande (son unique valeur résidant alors dans la masse accumulée au cours de son existence : la vache est dite de « réforme » et peut alors être dépecée).
- Nettement plus petite que la vache, la bouse s’apparente à un déchet, à quelque chose ne possédant plus d’utilité flagrante : se situant aux antipodes du pis, elle incarne en fait une autre temporalité puisque, à force de patience, au terme d’un processus durant plusieurs années, elle vient nourrir le sol et bonifier le pâturage. La bouse représente en ce sens le cadeau de la vache à une humanité soucieuse de se ménager un avenir et de ne pas s’inscrire dans le seul présent de la traite quotidienne.
- La mouche constitue l’élément le plus problématique de ce bucolique ensemble car, on a beau chercher, on ne parvient jamais à cerner nettement le produit de sa suractivité : microscopique, bruyante, agile, elle virevolte sans qu’on puisse jamais l’attraper et n’hésite pas à voler à la vache quelques forces vitales. Trop lourd et occupé à ruminer, le mammifère ne peut rien contre l’agaçant insecte si ce n’est agiter une queue ridicule et émettre quelques protestations de pure forme.
Ce curieux attelage forme ce que le clairvoyant François Rouet propose de nommer un « oligopole à franges » : des entités éditoriales de tailles différentes partagent un même espace et se retrouvent une fois l’an, à la porte de Versailles, pour d’improbables cocktails dans lesquels les blousons cloutés de Marion Mazauric éraflent consciencieusement d’impeccables costumes Armani et où les inamovibles Converse de Joël Faucilhon tentent de piétiner les coûteux escarpins de Teresa Cremisi. Assez de cette promiscuité ! Il n’est plus possible de supporter ce monde d’un autre âge, produit d’une nature à peine civilisée qu’il nous faut absolument repenser ! Afin de permettre au livre français de reprendre sa place dans le monde, il nous faut appliquer quelques mesures d’urgence. - Extraire la bouse de son environnement afin qu’elle ne puisse plus être d’aucune aide à la mouche : cette première solution passe par un rachat pur et simple assorti d’une totale liberté de publier (et donc de féconder le terreau de l’édition) et d’une stricte interdiction de créer de nouvelles structures se rapprochant de l’insecte.
- Éloigner la mouche de la vache afin d’obliger l’agaçante créature à puiser sa subsistance dans des forces nettement plus limitées : sur le salon du livre, les insectes sont ainsi relégués aux terroirs, leur vraie place, et se retrouvent ensemble sur les stands des régions, véritables marécages où les « Bzzzzzzz » se mêlent aux bruits de la dégustation de rillettes et de mauvais vin rouge.
Gageons qu’ainsi conçue, l’économie du livre fonctionnera bien mieux et que messieurs Noury et Esménard feront enfin triompher le bon sens sur l’absurde : c’est la mamelle, le pis, cette usine à liquides de plus en plus insipides, qu’il s’agit de considérer comme le centre de notre monde.